Philosophes face à la guerre

Vendredi, 21 Février, 2003

L’Humanité

Comment penser la guerre et le monde ? Au-delà des positions prises,
c’est la complexité qui a marqué le débat de la Maison des cultures du
monde.

Ce mercredi 19 février, l’Institut des hautes
études en psychanalyse et le Monde diplomatique organisaient, avec le
philosophe Jacques Derrida, Jean Baudrillard, et le journaliste Alain
Gresh, une conférence débat autour du thème ” Pourquoi la guerre ? “.
Deux salles pleines à la Maison des cultures du monde. Un public varié
mais visiblement très concerné.

Jean Baudrillard : l’emprise du virtuel

” La guerre en Irak aura-t-elle lieu ? ” Posée à Jean Baudrillard, une
telle question est à double fond. Ceux qui en attendaient une réponse en
forme de prévision ou d’analyse prospective ont été déçus. ” Il est
indifférent que cette guerre ait lieu ou n’ait pas lieu “, lance, ou
relance, l’auteur de La guerre du Golfe n’a pas eu pas lieu, essai paru
en 1991. Un rien provoquant, mais sans trop pousser l’ironie, Jean
Baudrillard développe alors un propos paradoxal et imagé qui situe
résolument le problème de la guerre sur un champ de bataille symbolique :
” Cette guerre est un événement second, de substitution, de ravalement
du seul véritable événement fondamental : le 11 septembre. De même, le
personnage majeur de Ben Laden s’est vu remplacé par un personnage
fantoche : Saddam Hussein. C’est le 11 septembre qui surplombe encore
l’actualité internationale en termes d’humiliation. Stratégiquement, le
terrorisme a créé une situation originale : si la puissance mondiale a
d’ores et déjà gagné la guerre au niveau militaire, sur le plan
symbolique, le terrorisme est vainqueur. Car la puissance mondiale a été
ramenée symboliquement au rang d’esclave. Je m’explique : le maître est
celui qui donne la vie à l’esclave, celui-ci n’ayant pas droit à sa
propre mort. Revendiquer et reprendre son droit à la mort, à travers le
suicide des terroristes, c’est récupérer une position de maîtrise, c’est
prendre la place du maître. D’autant qu’à travers la doctrine du ” zéro
mort “, l’Amérique, allégorique, ne peut plus mettre en jeu sa mort et
prend la place de l’esclave. Elle ne peut répondre au défi. Dans cette
guerre en Irak, les États-Unis sont en réalité engagés dans un travail
de deuil et de contraception de l’événement impossible du 11 septembre,
un événement qui s’est réalisé avant même d’être possible. À l’inverse,
la guerre a tellement été programmée, annoncée, attendue, qu’elle n’a
plus besoin d’avoir lieu. Il ne peut s’agir que d’un non-événement qui
conclut un horizon virtuel. L’emprise du virtuel est d’autant plus forte
que la guerre se dédouble : de part et d’autre du 11 septembre, deux
guerres clones, avec deux ” Bush “. Virtuelle, cette guerre a si peu
besoin d’avoir lieu qu’elle en devient infinie. Par ailleurs, il s’agit
d’une guerre ” préventive “. Ce principe de prévention signifie qu’aucun
événement, aucune singularité ne doit avoir lieu pour maintenir l’ordre
mondial. Ce veto mis sur la singularité est un troisième élément de
négation de l’événement, avec l’effacement de l’ennemi et la
contraception de la mort. ” Force est de constater que sur ces enjeux
symboliques, pas toujours saisissables par la salle, le débat n’a pas eu
lieu.

Jacques Derrida : les morts et le pétrole

Alors, pourquoi la guerre ? interroge René Major, le président de
séance, se tournant sur sa droite, vers cet homme en costume clair, aux
cheveux blancs. ” C’est la première fois que j’accepte de prendre part à
une discussion publique sur un thème d’actualité si brûlante “, déclare
comme en réponse, introductive à son allocution, un Jacques Derrida
souriant. ” C’est important que je puisse le faire sans courir de
danger. N’est-ce pas de cette liberté dont nous avons le plus besoin ? ”
Et d’ajouter sans s’interrompre, immédiatement : ” Tout ce dont nous
parlerons aujourd’hui a rapport avec la force du droit, notamment
international. ” Le temps de son intervention était ouvert, et le ton
donné.

Force, droit, international : chacun de ces mots peut, de
fait, délimiter l’espace triangulaire dans lequel le philosophe a
souhaité inscrire son propos. L’international d’abord, qui lui a permis
de faire lien avec l’intervention précédente de Jean Baudrillard. Notre
approche réflexive de la guerre, pour proche qu’elle puisse sembler –
notamment dans l’attention toute particulière que nous portons aux
effets de la médiatisation planétaire -, n’en est pas moins distante, a
ainsi souligné le conférencier. Une distance qui s’est exprimée
particulièrement à propos de la virtualité symbolique par laquelle le
critique des médias, Jean Baudrillard, a défini le conflit irakien
s’étalant depuis 1991. Il n’est pas vrai que ce conflit soit
symboliquement virtuel, a affirmé le philosophe. ” Sa réalité se mesure
au nombre de morts, dans les deux camps, qu’il a produit. Les morts et
le pétrole, implacablement territorialisés, sont les deux matérialités
de ce conflit armé qui résistent à sa réduction complète à la
virtualité. ” Que ce conflit ne puisse être qualifié de guerre, au sens
traditionnel du terme, est une autre question. Les concepts, tels que
développés jusqu’à présent, de guerre et de terrorisme sont en effet
probablement des concepts moribonds, sinon déjà caducs.

Le droit
et la force ensuite, que Jacques Derrida a conjugués classiquement l’un
à l’autre. Premièrement, parce qu'” il n’y a pas de droit sans la force
qui puisse le faire respecter “. Secondement, parce qu’au fond,
rappelle le philosophe, le droit n’est jamais que la formalisation des
rapports de force. Ce droit que le philosophe a jugé être en crise
majeure aujourd’hui : non seulement la souveraineté des nations est
doublement mise à mal – à cause de l’évolution des rapports
inter-étatiques, et à cause du divorce, interne aux pays, entre les
opinions publiques et les pouvoirs en place -, mais les institutions
internationales mêmes, et l’OTAN en premier lieu, par manque de force,
connaissent maintenant une crise constitutionnelle. ” Le conflit irakien
dissimule, à ce sujet, ce qui est le plus effectif aujourd’hui : la
rupture d’intérêts entre l’Europe et les États-Unis. La mutation des
institutions vers un élargissement démocratique est l’enjeu caché du
conflit irakien. “

Un enjeu par lequel, en conséquence,
c’est-à-dire sous forme d’ouverture, le conférencier a terminé son
allocution : des concepts comme celui de souveraineté, de démocratie, de
peuple doivent être revisités, débarrassés notamment de toute
onto-théologie, pour continuer à servir de balises à l’à-venir. ” Je le
dis sans illusion, sans optimisme, simplement parce que cela ne peut
plus durer. “

Alain Gresh : le cas israélo-palestinien

Alain Gresh, qui était le dernier à s’exprimer sur le sujet, a décidé,
quant à lui, de contribuer au débat – invité en cela, il est vrai, par
René Major – en se référant au conflit israélo-palestinien plutôt qu’à
celui confrontant les États-Unis et l’Irak. Sujet passionnel, a reconnu
le directeur du Monde diplomatique, mais qui n’est pas sans lien avec le
reste des rapports de force en présence au Proche-Orient. Ma position,
a-t-il donc résumé, ne correspond évidemment pas au procès facile que
l’on me fait d’être un pro-palestinien convaincu, obstiné. Si même l’on
pense par là que je comprendrais le peuple de Palestine comme
exceptionnel, supérieur au peuple israélien dans son potentiel
d’émancipation, je démens formellement l’accusation. Mon principe est
simple, de portée générale : les Palestiniens, comme n’importe quel
peuple, donc comme aussi les Israéliens, ont le droit inaliénable à un
territoire propre. Il est suivi d’un constat tout aussi simple, et
historique : Israël se comporte aujourd’hui comme une puissance
colonisatrice. Je pense qu’à partir de là, et en s’efforçant de raison
garder, il s’agirait, de façon urgente, de sortir de la ” danse de la
mort ” à laquelle nous assistons entre ces deux peuples.

Un débat vif

Après l’allocution d’Alain Gresh, René Major a donné la parole à la
salle. Et le public, nombreux, a aussitôt infirmé l’espoir du
journaliste. Les premières questions, vives de contestation, ont fusé : ”
Pourquoi n’avez-vous pas parlé du Liban ? ” ; ” Monsieur Derrida,
comment pouvez-vous dire des États-Unis qu’ils sont démocratiques ? ” ; ”
Jean Baudrillard, vous affirmez la culpabilité de Ben Laden dans les
attentats terroristes contre les tours jumelles de New York. Avez-vous
la preuve de ce que vous avancez ? “. Les intervenants ont répondu
courtoisement, faisant honneur autant que possible aux règles de la
discussion. Alain Gresh a souligné qu’il ne pouvait pas décemment
aborder pendant son temps de parole toutes les difficultés que connaît
le Proche-Orient. Jacques Derrida, réaffirmant sa connaissance des
manquements et des erreurs politiques de l’administration américaine,
s’est fermement opposé à la diabolisation inutile des États-Unis. Jean
Baudrillard a noté qu’il ne s’agissait pas pour lui de faire la preuve
d’une culpabilité juridique de Ben Laden mais de comprendre,
d’interpréter la situation symbolique internationale après
l’effondrement du World Trade Center. Répondant à Jacques Derrida, il a
affirmé qu’une véritable crise de la démocratie avait été ouverte par le
terrorisme. Les manifestations mondiales auraient révélé une dissension
profonde entre les populations et le pouvoir. À travers une coalition
mondiale le pouvoir s’exercerait désormais sans représentativité, à
l’état pur. Pointant là une disparition de souveraineté, l’intervenant a
marqué son pessimisme face à la perspective derridienne d’émergence
d’une nouvelle universelle. Presque une heure de questions-réponses,
close, dans l’assistance, par une jeune femme qui a remercié les
conférenciers d’avoir bien voulu accepter l’invitation qui leur avait
été faite, rappelant combien il était nécessaire qu’en ces heures
difficiles la parole puisse ainsi circuler librement.

Compte rendu : Jérôme-Alexandre Nielsberg et David Zerbib